C'est un sujet dont les sondeurs et les politologues débattent entre eux, et qu'ils hésitent à aborder en dehors de leur milieu, agacés d'être mis en cause à chaque élection. Pas d'excès de transparence, donc. Mais certains ont bien voulu répondre à quelques questions.
La sous-représentation des catégories précarisées. Tous les sondeurs le reconnaissent peu ou prou : si les échantillons sont composés en référence aux statistiques de l'Insee, les diplômés restent surreprésentés. Les jeunes et les catégories sociales précarisées restent au contraire les plus mal appréhendés par les sondages. Soit parce que les enquêteurs ont des difficultés techniques à les atteindre, soit parce que ce sont les catégories les plus réticentes à répondre à un questionnaire d'ordre politique. Le porte-à-porte est devenu difficile dans certains quartiers déshérités.
Quant aux enquêtes par téléphone, elles n'ont pas simplifié les choses. Certes, 98 % des ménages disposent d'un téléphone, mais une part croissante de la population (10 % en 2000, 18 % en 2005) n'a pas le téléphone fixe, notamment les jeunes et les catégories à plus faible revenu, qui l'ont abandonné au profit du portable. La plupart des grands instituts ont donc progressivement mis en place des logiciels qui génèrent de façon aléatoire des numéros de téléphones portables afin d'atteindre en partie cette population. Mais tous reconnaissent officieusement qu'il est bien plus difficile de faire passer un questionnaire de vingt minutes par portable, pour des raisons de confort et de coût.
Une part importante de refus d'être sondé. Aucun institut n'accepte de révéler le nombre de personnes qui refusent de répondre aux questions. "On note une plus grande réticence depuis une quinzaine d'années", remarque seulement le politologue Jean-Luc Parodi, qui analyse certaines enquêtes de l'IFOP. Aux Etats-Unis, on estime à une personne sollicitée sur deux la proportion de refus. Impossible de savoir si elle est la même en France. Mais le refus des sondés et la sous-représentation des catégories sociales défavorisées expliquent aussi les difficultés à mesurer le phénomène de l'abstention et l'influence de l'extrême droite, plus forte dans ces populations.
Le secret des techniques de redressement. C'est le grand secret des instituts. "Notre savoir-faire", souligne Brice Teinturier, de la Sofres. Seule la commission des sondages, qui contrôle a posteriori les méthodes de redressement des instituts en cas de litiges, peut en avoir connaissance. De fait, il y a parfois de très grandes différences entre les données déclaratives des sondés et les chiffres pondérés livrés au final.
Ainsi, près d'un électeur du FN sur deux n'avoue pas son vote. "Trois jours avant le premier tour de la présidentielle, le 18 avril 2002, BVA mesurait en chiffres bruts un Le Pen à 6,9 %", souligne Jérôme Sainte-Marie, de BVA. Le vote en faveur de Jean-Marie Le Pen est aujourd'hui encore autour de 6 % dans les déclarations brutes des sondés.
De la même façon, souligne Pierre Giacometti, d'Ipsos, "il y a, en données brutes, une surestimation des intentions de vote en faveur de la gauche et des écologistes". Les instituts "redressent" ces résultats bruts à l'aide d'un coefficient calculé, notamment, à partir des votes précédents déclarés par le sondé, des résultats du candidat à des élections antérieures et d'une accumulation de critères qui changent selon les instituts et les élections.
Tout le problème est que ces données sont mouvantes. Du fait de l'éclatement des traditions politiques, la plupart des électeurs ne se souviennent pas toujours de leurs votes antérieurs. De la même façon, certains "déterminants" d'autrefois n'ont plus la même valeur. Un électeur du non au référendum sur la Constitution européenne peut désormais vouloir voter pour François Bayrou.
Aucun institut n'accepte en tout cas de livrer la façon dont sont construits ses coefficients de pondération. Autant dire que ce secret nourrit toutes les accusations sur les redressements opérés en fonction de l'atmosphère de campagne, de la lecture de la presse, de la nécessité de créer un événement médiatique avec un chiffre choc.
Mesure-t-on bien l'abstention et le poids des indécis ? C'est l'une des difficultés des sondages d'intentions de vote. Les abstentionnistes ont une plus grande réticence à avouer ce comportement et les instituts tentent de les cerner au mieux par des batteries de questions annexes mesurant, notamment, l'intérêt pour l'élection. Depuis janvier, certains instituts travaillent à partir d'échantillons de 750 à 800 personnes ne comprenant que des sondés sûrs d'aller voter. "Cela permet de mieux relativiser certains scores", explique ainsi M. Giacometti, d'Ipsos.
Reste le problème des indécis (des sondés sûrs d'aller voter, mais incertains sur leur choix). L'une des marques de la campagne de 2007 est leur niveau encore très important à quelques semaines de l'élection. En 2002, de 20 % à 22% des électeurs affirmaient s'être déterminés dans les 48 heures précédant le scrutin. La plupart des instituts ont également ajouté une question du type "pouvez-vous encore modifier votre vote", qui permet de mesurer la solidité d'un choix.